Plongeons ensemble dans le noir.
Non pas le noir de mon kimono, ni celui de mes yeux, ni même celui des démons de la nuit. Entrons directement dans le vif du sujet : la flaque d'encre de Chine, l'Œuvre en pleine transformation, l'indifférenciation des formes et la vie invisible.
Le cheval continue de galoper dans le Ciel. Et sur son dos, un cavalier vêtu de noir.
En alchimie, cette couleur est intimement associée à la nigredo, appelée l'Œuvre au noir. C'est le moment précis où la matière se décompose, se défait et perd sa forme première. Les impuretés remontent à la surface, les structures se dissolvent, et ce qui semblait stable ne l'est plus du tout. Un programme qui n'est pas franchement glamour au premier abord !
Et pourtant, c'est précisément là que tout se joue. Avant de transformer la matière, encore faut-il qu'elle devienne capable de se transformer. Le noir n'est pas seulement le symbole de la fin, de la putréfaction ou d'une mort symbolique. Il est aussi celui du commencement absolu, de la matière fertile qui n'a pas encore révélé le trésor qu'elle porte en elle.
Dans la pensée taoïste, le noir est associé à l'eau, au Nord, à l'hiver et au yin. Il évoque les profondeurs insondables, ce qui se retire et ce qui demeure caché. Quant à l'indifférenciation originelle, elle nous renvoie à un état antérieur à la distinction des polarités. Avant que le yin et le yang ne se déploient, les formes ne sont pas encore séparées comme nous avons l'habitude de les percevoir.
Imaginez maintenant une eau profonde, presque noire. On ne voit pas ce qu'elle contient. Est-elle vide ? Bien sûr que non. Elle abrite peut-être tout un monde invisible à nos yeux.
C'est là que, sur le papier, notre protagoniste entre en scène : l'encre de Chine.
Lorsqu'elle rencontre l'eau, l'encre se dilue, se disperse et se métamorphose. Elle devient grise, se mêle à des pigments végétaux, dialogue avec d'autres couleurs. Elle perd de son opacité originelle pour gagner en nuances. Une tache d'encre qui semblait n'être qu'un aplat sombre peut soudain révéler des transparences, des ramifications et des paysages insoupçonnés.
Ce n'est plus le noir déchirant de la nuit, ni celui du chaos, ni même celui de la moisissure qui s'installe sournoisement dans un coin de la salle de bain (oui, le noir a aussi ses petits côtés moins poétiques !).
C'est le noir créateur. Celui qui absorbe, qui accueille, qui se mêle et se transforme. Celui qui ne demande pas à rester noir à tout prix.
Et c'est à cet instant précis que le gris s'apprête à entrer en scène. Car entre le noir et le blanc, il existe tout un monde de nuances, une infinité de passages et de possibles. Mais cela, ce sera l'objet de notre prochaine escale créative.
Le Chemin, empreintes d’encre de Chine mélangée à de l’argile, sur papier asiatique, format humain.